La chair interdite

« La Chair interdite », livre paru aux éditions Albin Michel en 2014, a été écrit par Diane Ducret, journaliste et essayiste passionnée d’histoire. Longtemps caché, le sexe féminin est aujourd’hui exposé à travers l’industrie cinématographique et commerciale. L’auteure retrace ici le parcours et la vision de cette partie au demeurant fragile, mais capable d’intimider l’homme le plus savant.

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Courbet l’a peint dans son œuvre L’Origine du monde, Ducret le dépeint dans ce livre richement documenté. L’écrivain traite ici du regard porté au sexe féminin à travers les époques. De ses dangers, ses épreuves et ses victoires. Cette partie intime, si discrète, suscite depuis toujours la grande curiosité du sexe opposé. On découvre dans cet ouvrage les supputations d’un appareil génitale masculin enfouis dans nos entrailles, les histoires de médecins explorateurs, les différents mythes autour de cette vulve, la guerre pubiennes entre le magazine Penthouse et Playboy ou encore la marchandisation de la tonte (en seulement 30 ans nous sommes passées d’un jardin sauvage à une pelouse bien entretenue). La mode a infligé à notre sexe de se dévêtir. Plus de poils, c’est sale, c’est moche. L’essai est entrainant, agrémenté d’anecdotes historiques et d’intertitres humoristiques. L’évocation des hommes et des femmes ayant étudiés l’anatomie féminine et contribués aux avancées médicales contrebalancent les passages du livre qui décrivent les mutilations infligées.

G comme Gräfenberg

L’une des nombreuses histoires que j’ai aimée est celle du point G et surtout du nom de son auteur. La science de l’orgasme et d’une zone bien particulière source du meilleur des plaisirs est-elle probante ?  L’un des nombreux médecins à avoir approfondi la question est le gynécologue allemand Ernst Gräfenberg. En 1950, dans « The role of urethra in female orgasm », le praticien explore l’urètre comme étant à l’origine de l’orgasme féminin, le point culminent se trouverait sur « la paroi antérieure du vagin, le long de l’urètre ».

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L’homme donnant la première lettre de son nom à cette zone érogène accordera beaucoup d’importance à l’écoute de ses patientes. En ayant à l’esprit qu’il y a chez chaque être une individualité à explorer, il n’aura de cesse d’étudier le désir et le plaisir sexuel chez les femmes à travers leurs épanchements. Gräfenberg démontre également que le désir diffère chez chaque femme. Il rétorquera même à l’une de ses patientes: « Voyez-vous, personne n’est normal, ce mot ne devrait pas être appliqué aux êtres humains. Chacun de nous vivant aujourd’hui est une personne individuelle, différente de toute autre personne avant lui. Chacun de nous est une variation d’un thème, un thème nommé humanité. » Pour lui, tout comme le médecin de Marilyn Monroe le Docteur Greenson,  l’attention portée aux femmes est aussi importante que ce point « G ». Au risque de vous déplaire messieurs, nous avons besoin d’écoute avant de passer à l’acte !

« Ce que les dissections n’avaient pu découvrir, l’écoute l’a trouvé. Mais peut-être la chair interdite d’une femme en pièces ne vaut-elle pas celle d’une femme en vie, et le scalpel de la dissection ne vaut-il par l’approche de Gräfenberg, fondée sur les confidences de ses patientes. » Diane Ducret

Vers le chemin du soulagement

J’ai été amusée de découvrir que les travaux du célèbre Pavlov, prix nobel de médecine connu pour son étude de conditionnement des réflexes chez le chien, a servi au neuropsychiatre Velvoski et à l’accoucheur Nicolaiev, pour diminuer les douleurs lors d’un accouchement. S’il semble normal aujourd’hui de soulager une femme, cela n’a pas été le cas pendant des décennies. Un siècle après les prouesses de Louise Bourgeois (qui a accouché Marie de Médicis en 1601), Angélique du Coudray a arpenter les villes et villages de France pour soulager des femmes en souffrance. Elle découvrira lors de ses voyages des horreurs infligées à des femmes tout « simplement » mutilées et délaissées des médecins de l’époque. Angélique aura alors la mission d’enseigner à des femmes illettrées l’art d’accoucher et de diminuer la douleur. Autre époque, celle de Pie XII qui s’est porté en faveur du soulagement des femmes lors d’un accouchement quand d’autres, à l’image de Jacques Guillemeau, chirurgien au service des rois Charles IX Henri III puis Henri IV, estimait « qu’une femme qui accouche est priée de le faire dans la douleur et sans hurler. »  Il est consternant de trouver des femmes, comme Hélène Deutsch, psychanalyste américaine, estimant que l’absence de douleurs briserait le lien entre la mère et son enfant. Pour elle, la douleur apaise « le sentiment de culpabilité et provoque le plaisir ». Je serais curieuse de connaître ses réelles impressions après ses propres accouchements !

Le sexe féminin au cœur des préoccupations masculines 

De tout temps, de toute nation, de toute religion, de tout continent…l’entre-jambe des femmes a suscité une curiosité exacerbée et encouragé les pires horreurs en temps de guerre. Femmes mutilées, violées, battues, asservies…et je m’interroge. Ces hommes, qui maltraitent ces parties si précieuses, pourquoi ne respectent-ils pas cet écrin qui leur a permis de naître ? Comme il est rappelé page 311 « la manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol ». En passant par les expatriés de Nankin (1937) à la guerre des Balkans (années 1990), il est parfois insoutenable d’imaginer ce qui est présenté. Ce livre n’est pas facile à lire, âmes sensibles s’abstenir. Elle arrive cependant à ponctuer le tout avec humour grâce à des intertitres tout en finesse et jeux de mots.  Cela nous fait oublier des passages pouvant aller jusqu’à donner la nausée. Je pense que l’auteure a eu raison d’axer ses écrits sur les faits plus éprouvants.

 Je termine par ce beau passage :

 « Pour chacune, la découverte de l’intime passe par la conscience de cette blessure comme de cette élection originelle, qui lui fera faire chaque matin mille choix qu’elle défera le soir même, remettant chaque jour sur l’ouvrage sa difficile liberté. Elle aura tout loisir de s’offrir à d’autres, plus ou moins bien intentionnés, de se contracter sous leurs assauts ou caresses, de s’ouvrir pour porter la vie ou pas, de se sentir béante lorsqu’elle ne pourra la donner malgré un désir viscéral, enfin de refluer et de laisser là ces questionnements de jeunesse qui l’auront taraudée, mais non pas sa difficulté de ressentir. Telle est la vie d’un sexe de femme. »

Je conseille vraiment cet ouvrage, surtout pour les hommes. Il intéressera bien évidemment les femmes, mais il serait bon que certains puissent lire et apprendre de ces récits.

 

 

 

 

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